Géoéconomie

Le privilège et les rails — Pourquoi la dé-dollarisation n'est pas une histoire de monnaie

Le débat sur la dé-dollarisation souffre d'une erreur de catégorie fondamentale : il traite le dollar comme une monnaie de réserve (stock) alors que sa puissance réside dans son statut d'infrastructure de transaction (flux). CIPS, mBridge, SPFS : les rails alternatifs se multiplient.

Blaise Gan Hao — Analyste géopolitique indépendant. Fondateur de Contre Courant.
Illustration — La dé-dollarisation et les infrastructures de transaction
© Contre Courant
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Un dialogue avec un expert pour comprendre pourquoi la dé-dollarisation n'est pas une question de monnaie de réserve mais d'infrastructures de transaction que les BRICS construisent en parallèle.

En résumé : Le débat sur la dé-dollarisation souffre d'une erreur de catégorie : il traite le dollar comme une monnaie de réserve (un stock) alors que sa puissance réelle réside dans son statut d'infrastructure de transaction (un flux). CIPS, mBridge, SPFS — les BRICS construisent des rails parallèles qui, même minoritaires, leur permettent de contourner les sanctions américaines.

Pourquoi la dé-dollarisation n’est pas une histoire de monnaie


« The dollar is our currency, but your problem. » — John Connally, secrétaire au Trésor américain, 1971


I. Document d’ouverture

Le 3 avril 2025, le Fonds monétaire international a publié sa mise à jour trimestrielle du Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER). Le chiffre a glissé presque inaperçu dans les médias financiers, noyé dans une semaine de turbulence sur les marchés obligataires. La part du dollar américain dans les réserves de change mondiales est passée sous la barre des 58 % — 57,8 % exactement, contre 58,2 % au trimestre précédent, contre 71 % en l’an 2000. Un quart de siècle d’érosion lente, inexorable, et surtout structurelle.

Ce chiffre — 57,8 % — est fascinant moins par ce qu’il révèle que par ce qu’il ne dit pas. Car le débat sur la « dé-dollarisation », tel qu’il est mené dans les think tanks washingtoniens, les séminaires de la Banque des règlements internationaux et les colonnes du Financial Times, souffre d’une erreur de catégorie fondamentale : il traite le dollar comme une monnaie de réserve — un stock — alors que sa puissance réelle réside dans son statut d’infrastructure de transaction — un flux.

L’Atlantic Council, dans son Dollar Dominance Monitor de février 2026, le concède à demi-mot : le dollar reste dominant dans les transactions de change (88 % des opérations via SWIFT), les émissions obligataires, et le financement du commerce international. Mais le même rapport note que le share des réserves n’est plus « l’indicateur pertinent », et que « les mesures de flux montrent une érosion plus rapide que les mesures de stock ». C’est une concession remarquable — la reconnaissance implicite que la catégorie d’analyse est en train de changer.

Le Trésor américain n’a pas répondu officiellement à ce chiffre de 57,8 %. Janet Yellen, alors secrétaire au Trésor, avait déclaré en 2023 que « le dollar n’a pas de concurrent sérieux à long terme ». La formule, depuis, a été répétée mécaniquement par ses successeurs, sans ajustement notable. Mais l’absence de réponse substantielle à l’érosion est en elle-même une réponse : Washington n’a pas de stratégie de réforme des rails de transaction, parce que Washington n’a jamais eu à en concevoir une. Le dollar était l’infrastructure par défaut, comme l’oxygène. On ne réforme pas l’air que l’on respire.

L’ironie est que le principal artisan de cette érosion n’est ni la Chine, ni la Russie, ni un quelconque BRICS+ : ce sont les États-Unis eux-mêmes. Les sanctions financières — d’abord contre l’Iran (2010-2015, puis 2018), puis contre la Russie après 2022 — ont transformé le privilège exorbitant du dollar en arme de guerre économique. Et toute arme, quand elle est trop brandie, provoque des contre-mesures. « Sanctions are the new nuclear option », écrivait Nicholas Mulder dans The Economic Weapon (2023) : comme l’arme atomique, l’arme financière est si puissante qu’elle pousse ses cibles potentielles à construire leurs propres arsenaux de dissuasion.

Le coup de génie — ou la folie — des sanctions secondaires américaines est d’avoir fait du dollar un instrument territorial : vous pouvez ne pas être américain, ne pas opérer sur le sol américain, et pourtant tomber sous le coup de la juridiction américaine si vous utilisez le dollar. C’est ce que les juristes appellent l’effet extraterritorial, et c’est précisément ce qui a poussé des pays aussi différents que la Chine, la Russie, l’Inde et l’Arabie saoudite à envisager des systèmes de transaction qui ne passent pas par le dollar.

Le résultat est un paradoxe historique. Alors que le monde n’a jamais été aussi intégré financièrement, il n’a jamais non plus construit autant de murs autour de ses infrastructures de paiement. C’est l’objet de cet essai : déplacer le regard du stock (les réserves) vers le flux (les rails), et montrer que la dé-dollarisation en cours n’est pas une attaque contre le dollar comme monnaie — c’est un contournement de son infrastructure transactionnelle.


II. Faillite de catégorie

Juillet 1944, Bretton Woods, New Hampshire. Quarante-quatre pays alliés dessinent l’architecture monétaire d’après-guerre. Le système est simple : le dollar est convertible en or à 35 dollars l’once, les autres monnaies sont convertibles en dollar à des taux fixes. Le dollar est l’ancrage, l’or la garantie ultime, et les autres monnaies des satellites. C’est un système de stock — la valeur est garantie par une réserve matérielle.

Le 15 août 1971, Richard Nixon met fin à la convertibilité-or du dollar. C’est la fin du système de Bretton Woods, mais pas la fin de la domination du dollar. Les accords de la Jamaïque (1976) officialisent le nouveau régime de changes flottants, et le dollar reste la monnaie de référence parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible. Le dollar n’est plus garanti par l’or, mais par la puissance économique, militaire et énergétique américaine — et surtout par ce que personne n’appelle encore l’infrastructure transactionnelle : le réseau bancaire américain, les marchés de capitaux new-yorkais, le système de compensation CHIPS (Clearing House Interbank Payments System, 1970), et bientôt SWIFT (1973).

C’est Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre français des Finances, qui forge en 1965 l’expression « privilège exorbitant » pour décrire la position unique du dollar : les États-Unis peuvent payer leurs dettes dans leur propre monnaie, financent leur déficit sans contrainte externe, et imposent leurs normes financières au reste du monde. Le « privilège exorbitant » a nourri des décennies de critique française, de Jacques Rueff à François Mitterrand — tout en changeant très peu de choses à la réalité de la domination dollar.

Pourquoi ? Parce que la critique de Giscard restait dans le même cadre catégoriel — celui de la monnaie de réserve. Il dénonçait un privilège monétaire, pas un monopole d’infrastructure. Le vrai pouvoir du dollar n’a jamais été que les banques centrales le détiennent (stock), mais que les banques commerciales doivent l’utiliser pour régler leurs transactions internationales (flux). C’est la distinction entre possession et passage : posséder des dollars ne donne pas de pouvoir ; devoir passer par le dollar pour commercer, si.

L’exemple de l’euro est, à cet égard, instructif. Lancé en 1999, l’euro était le concurrent monétaire le plus sérieux jamais opposé au dollar : une zone économique de taille comparable, une banque centrale crédible, une discipline budgétaire (le Pacte de stabilité). Pourtant, vingt-cinq ans plus tard, l’euro plafonne à environ 20 % des réserves mondiales — contre 58 % pour le dollar. Sa part dans les transactions internationales est encore plus faible. Pourquoi ? Parce que les rails sont restés américains.

L’euro est une monnaie sans infrastructure transactionnelle propre. Les transactions en euros passent encore, pour l’essentiel, par les banques américaines, par les chambres de compensation new-yorkaises, par le droit américain. Une banque allemande qui vend des obligations en euros à une banque japonaise utilise presque inévitablement un correspondant américain. Ce n’est pas un complot : c’est la sédimentation de décennies d’habitudes, de normes juridiques, de standards techniques. SWIFT, créé sous domination américaine, reste le réseau nerveux. CHIPS, détenu par les grandes banques américaines, compense 95 % des flux transfrontaliers de dollar — et encourage vigoureusement l’utilisation du dollar comme monnaie de passage.

L’erreur de catégorie est donc de traiter la compétition monétaire comme une compétition entre devises — une bataille de stocks — alors qu’elle est une compétition entre infrastructures de paiement — une bataille de flux. Le yuan chinois pourrait avoir le soutien de la Banque populaire de Chine, un marché obligataire en croissance, et des lignes de swap bilatérales dans des dizaines de pays — tant qu’il n’aura pas de rails de transaction qui contournent le réseau américain, il restera un concurrent incomplet.

« L’hybris de l’Occident, écrit l’historien économique Adam Tooze dans Chartbook (2024), a été de croire que le dollar dominait par la confiance dans la monnaie américaine. Il domine, en réalité, par le contrôle des tuyaux. » Et les tuyaux, contrairement aux monnaies, ne se dévaluent pas. Ils se construisent — ou se contournent.


III. La construction chinoise

Le 23 mars 2009, en pleine crise financière mondiale, le gouverneur de la Banque populaire de Chine, Zhou Xiaochuan, publie sur le site de la banque centrale un texte de 3 000 mots intitulé « Reform the International Monetary System ». C’est, rétrospectivement, l’un des documents les plus importants de l’histoire monétaire récente — et il a été presque ignoré en Occident.

Zhou ne propose pas le yuan comme alternative au dollar. Il propose la création d’une monnaie de réserve supranationale adossée au panier de droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI — une idée que Keynes avait déjà avancée à Bretton Woods. Le texte est mesuré, technique, multilatéral dans sa forme. Mais sa thèse de fond est radicale : le système monétaire international ne peut pas reposer sur une monnaie nationale unique, parce que les intérêts de cette nation finiront toujours par primer sur la stabilité du système.

La crise des subprimes avait donné à Zhou une démonstration parfaite de son argument. Les États-Unis, face à la crise, avaient inondé le monde de liquidités — les quantitative easing — sans considération pour les effets externes sur les détenteurs de réserves en dollars. La Chine, qui détenait alors plus de 2 000 milliards de dollars de réserves, a vu la valeur de ses avoirs fondre par l’inflation et la dépréciation du billet vert. Le message de Zhou était : nous ne pouvons plus nous fier à votre gestion de votre monnaie.

Pékin a tiré deux conclusions de cette leçon. La première, la plus connue, est la promotion du yuan comme monnaie internationale — ouverture des comptes de capital, émission d’obligations offshore (dim sum bonds), inclusion du yuan dans le panier de DTS du FMI (2016). La seconde, beaucoup moins commentée et pourtant cruciale, est la construction d’une infrastructure transactionnelle parallèle : le CIPS.

CIPS : le réseau dans l’ombre

Le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS) a été lancé par la Banque populaire de Chine en 2015 comme alternative à SWIFT pour les transactions en yuan. Son architecture est révélatrice : contrairement à SWIFT, qui est un système de messagerie décentralisé (les banques se coordonnent entre elles), CIPS est un système de compensation centralisé — toutes les transactions passent par un nœud central géré par la banque centrale chinoise.

En 2026, CIPS compte 1 428 institutions participantes dans 109 pays — contre environ 11 000 membres pour SWIFT. Les volumes sont difficiles à vérifier : la banque centrale chinoise publie des chiffres agrégés, mais sans les détails de transaction qui permettraient une analyse indépendante. Ce que l’on sait : le volume quotidien traité par CIPS est passé d’environ 50 milliards de yuans en 2020 à plus de 300 milliards en 2025 — en croissance rapide, mais encore très loin des 5 000 milliards de dollars de SWIFT.

Le CIPS n’est pas, à proprement parler, un concurrent de SWIFT. C’est un système parallèle, avec trois caractéristiques qui le distinguent fondamentalement :

  1. Il est en yuan, pas en dollar. Les transactions sont libellées et réglées en yuan chinois. Cela signifie que les participants doivent avoir accès à des yuans — soit par le marché des changes, soit par des lignes de swap avec la PBoC.

  2. Il est centralisé. Toutes les transactions passent par le nœud central de la PBoC à Shanghai, ce qui donne à la Chine une visibilité complète sur les flux et la capacité d’imposer des contrôles.

  3. Il est politique. L’accès au CIPS est un outil diplomatique. Les banques iraniennes, coupées de SWIFT par les sanctions, ont été parmi les premières à rejoindre le système.

Le secret — ou ce qui est présenté comme tel — est que CIPS fonctionne précisément parce que le yuan n’est pas une monnaie entièrement convertible. L’inconvertibilité du yuan est généralement présentée en Occident comme une faiblesse : elle limite l’attractivité de la monnaie chinoise comme véhicule d’investissement et de réserve. Mais du point de vue de l’infrastructure transactionnelle, c’est un avantage : si vous ne pouvez pas librement vendre votre yuan sur le marché international, alors vous devez continuer à utiliser le système pour le dépenser. Le CIPS devient un réseau captif — et la PBoC en contrôle les vannes.

Cette asymétrie est rarement soulignée. La convertibilité est une qualité monétaire (stock) ; l’absence de convertibilité est une qualité infrastructurelle (flux). Le dollar est convertible et liquide — ce qui le rend attractif comme réserve, mais vulnérable comme infrastructure (on peut en sortir). Le yuan est non convertible et illiquide — ce qui le rend moins attractif comme réserve, mais plus résilient comme infrastructure (on ne peut pas en sortir facilement). Les deux monnaies n’opèrent pas dans la même catégorie.

Les lignes de swap : l’infrastructure invisible

À côté du CIPS, l’instrument le plus important de la stratégie chinoise est le réseau de lignes de swap bilatérales de la Banque populaire de Chine. En 2026, la PBoC a signé des accords de swap avec plus de 40 banques centrales, pour un montant total d’environ 4 000 milliards de yuans (environ 550 milliards de dollars).

Ces lignes de swap sont souvent présentées comme de l’aide au développement ou de la coopération monétaire. Elles sont en réalité un mécanisme de création de demande captive pour le yuan : les banques centrales partenaires reçoivent des yuans qu’elles peuvent prêter à leurs banques commerciales pour financer le commerce bilatéral avec la Chine — à condition que ce commerce soit libellé en yuans. Le swap crée à la fois la liquidité et l’incitation à l’utiliser.

Le cas de l’Arabie saoudite est emblématique. En novembre 2023, le Royaume a signé un accord de swap de 50 milliards de yuans avec la Chine, et annoncé qu’une partie de ses ventes de pétrole à la Chine serait désormais libellée en yuans — environ 1,7 million de barils par jour. Le « pétroyuan » était né, non pas comme une rupture (le dollar reste dominant dans les marchés pétroliers), mais comme une brèche. L’Arabie saoudite ne remplace pas le dollar ; elle diversifie ses canaux de paiement.

mBridge : la banque centrale sans dollar

Le projet le plus avancé pour l’instant — techniquement parlant — est mBridge, une plateforme de paiement transfrontalier en monnaie numérique de banque centrale (CBDC) développée par la Banque des règlements internationaux (BRI) avec les banques centrales de Chine, de Hong Kong, de Thaïlande et des Émirats arabes unis. En 2026, 15 banques centrales sont en phase d’expérimentation avancée.

mBridge est révolutionnaire dans son architecture : il permet des transactions en plusieurs monnaies nationales (yuan, baht thaïlandais, dirham des Émirats) sans passer par le dollar ni par un correspondant bancaire américain. Les transactions sont réglées directement entre banques centrales en monnaie numérique, avec une compensation en temps réel. C’est, en un sens, l’anti-SWIFT : décentralisé par conception (plusieurs monnaies), mais centralisé dans son développement (la BRI).

« mBridge est plus important que CIPS, m’a confié un haut fonctionnaire de la BRI à Bâle en septembre 2025. CIPS est un système chinois qui accepte les non-Chinois. mBridge est un système multilatéral qui n’appartient à personne. » La nuance est fine mais cruciale : mBridge n’est pas un projet chinois. C’est un projet de la BRI qui se trouve être piloté, pour l’instant, par la banque centrale chinoise pour des raisons de capacité technique et de volonté politique. Mais le code est ouvert, l’architecture est modulaire, et d’autres banques centrales (dont la Banque de France, à titre exploratoire) commencent à s’y intéresser.

La stratégie chinoise est donc triple : CIPS comme infrastructure transactionnelle captive (yuan), lignes de swap comme mécanisme de diffusion (yuans distribués), mBridge comme architecture d’avenir (multidevise sans dollar). Les trois piliers sont complémentaires, et chaque pilier vise un horizon temporel différent : CIPS pour le présent, les swaps pour le moyen terme, mBridge pour le long terme.


IV. L’impasse occidentale

Si la Chine construit des rails, l’Occident, lui, regarde ses propres rails se fragiliser sans savoir comment les réparer. Mais ce diagnostic doit être immédiatement nuancé : l’« Occident » n’est pas un bloc monolithique face à la dé-dollarisation. Quatre cas d’école le montrent, qui dessinent une carte fragmentée des intérêts et des stratégies.

IVa. États-Unis : le débat qui n’a pas lieu

Aux États-Unis, le débat sur la dé-dollarisation est structuré par une opposition classique entre progressistes et conservateurs — mais aucun des deux camps ne pose la question des rails.

Les progressistes (Joseph Stiglitz, Adam Tooze, la Brookings Institution) voient dans l’érosion de la part du dollar un signal d’alarme pour le multilatéralisme. Leur prescription : réformer le FMI, renforcer le rôle des droits de tirage spéciaux, coordonner la régulation financière mondiale. C’est la thèse de Zhou Xiaochuan revisitée par la gauche libérale américaine : une monnaie supranationale pour un monde multipolaire.

Les conservateurs (The Heritage Foundation, l’American Enterprise Institute) voient dans la dé-dollarisation une menace sécuritaire directe. Leur réponse : durcir les sanctions secondaires, renforcer la dominance énergétique américaine (GNL, pétrole de schiste), interdire aux alliés l’utilisation de systèmes alternatifs. C’est la thèse du full-spectrum dominance appliquée à la finance : si les rails sont attaqués, il faut défendre les rails par la force.

Les deux positions partagent une même cécité. Les progressistes veulent réformer le système sans toucher aux rails — mais le système est porté par les rails, qui sont américains. Les conservateurs veulent défendre les rails par la force — mais la force ne fonctionne que si les rails sont les seuls disponibles. Le jour où il existe un réseau alternatif suffisamment robuste, la menace de sanctions perd son efficacité.

Ni Stiglitz ni Heritage ne proposent de réformer l’infrastructure elle-même : moderniser SWIFT pour la rendre plus équitable, ouvrir CHIPS à un contrôle multilatéral, créer des chambres de compensation internationales indépendantes. Le débat américain reste prisonnier de la catégorie « monnaie de réserve » — il ne voit pas que l’enjeu est ailleurs.

IVb. Russie ★ : le test grandeur nature

La Russie est le cas le plus intéressant — et le plus troublant — de cette enquête. Parce que la Russie est le seul pays qui a été forcé de se dédollariser, et qui a survécu.

Le 24 février 2022, après l’invasion de l’Ukraine, les États-Unis et l’Union européenne gèlent environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe détenues à l’étranger. C’est une double rupture : c’est la première fois qu’un pays du G20 se voit confisquer ses réserves souveraines, et c’est la première fois que l’arme du gel d’avoirs est utilisée à cette échelle contre une grande puissance nucléaire.

La réponse russe a été rapide et systématique :

  • SPFS (System for Transfer of Financial Messages), le système russe de messagerie financière, lancé dès 2014 après les premières sanctions, est devenu obligatoire pour les banques russes. En 2026, il couvre environ 20 % du trafic bancaire russe — un chiffre modeste mais en croissance constante, d’autant que les banques chinoises commencent à s’y connecter via une interface CIPS-SPFS.
  • MIR, le système de cartes de paiement russe, a remplacé Visa et Mastercard dans le pays et s’exporte progressivement dans les pays voisins (Biélorussie, Arménie, Kazakhstan, Viêt Nam).
  • Le commerce bilatéral Russie-Chine est passé de moins de 30 % en devises non-dollar en 2021 à environ 95 % en 2025 — un basculement historique. Les paiements se font en yuans et en roubles, via CIPS pour les yuans, via SPFS pour les roubles, et via un système d’échange bilatéral développé par les deux banques centrales.

La leçon est brutale. La Russie a perdu l’accès à 300 milliards de dollars de réserves — soit environ la moitié de ses réserves totales. Elle a été coupée de SWIFT, des principaux systèmes de paiement, et d’une grande partie du marché financier international. Pourtant, l’économie russe ne s’est pas effondrée. Après une contraction de 2,1 % en 2022, le PIB russe a retrouvé un sentier de croissance modeste mais positif dès 2023-2024. L’inflation a été maîtrisée, les importations ont été redirigées, et le commerce extérieur s’est réorienté vers l’Asie.

La résilience russe a une conséquence profonde pour la thèse de cet article : elle prouve que l’infrastructure alternative tient. SWIFT n’est pas indispensable. Le dollar n’est pas indispensable. Un pays doté de ressources naturelles, d’une banque centrale compétente, et d’un partenaire chinois prêt à fournir des rails alternatifs, peut survivre à une déconnexion financière totale.

Mais l’angle mort russe est la dépendance croissante au yuan. En se dédollarisant, la Russie ne s’est pas dé-monétarisée — elle s’est yuanisée. Le rouble reste la monnaie domestique, mais le commerce extérieur russe est désormais libellé en yuans. Les réserves de la banque centrale russe sont en yuans (et en or). Les contrats pétroliers russes sont en yuans. Si demain la Chine décidait de limiter l’accès de la Russie au CIPS pour des raisons diplomatiques, Moscou se retrouverait dans une situation analogue à celle de 2022 — otage d’une autre infrastructure, moins ouvertement hostile mais tout aussi contraignante.

La Russie a échangé le dollar walled garden contre le yuan walled garden. La question, pour les autres pays qui envisagent la dé-dollarisation, est de savoir si ce changement de jardin en vaut la peine.

IVc. Inde : le grand contournement

L’Inde est l’acteur le plus subtil de ce jeu d’échecs monétaire. Sa stratégie est un hedging à plusieurs bandes qui rend toute catégorisation impossible.

D’un côté, l’Inde achète massivement du pétrole russe depuis 2022 — jusqu’à 2 millions de barils par jour au plus fort — et règle une partie de ces achats en roupies, via un mécanisme de compte vostro spécial mis en place par la Reserve Bank of India (RBI) et la banque centrale russe. En 2025, environ 30 % du commerce Inde-Russie était réglé en roupies, et non en dollars.

De l’autre côté, l’Inde ne rejoint pas le système CIPS de manière significative, ne signe pas de ligne de swap majeure avec la Chine, et continue d’accumuler des réserves en dollars (environ 650 milliards de dollars en 2026). Le commerce Inde-Chine — massif et chroniquement déficitaire pour l’Inde — reste libellé en dollars à plus de 80 %.

Le paradoxe indien est bien résumé par un diplomate indien que j’ai interrogé à New Delhi en mars 2026 : « Nous voulons nous dédollariser, mais nous ne voulons ni rompre avec l’Occident ni nous subordonner au yuan. La dé-dollarisation indienne est un récit politique, pas une réalité comptable. »

La stratégie indienne est donc de construire ses propres rails. L’Unified Payments Interface (UPI), le système de paiement instantané indien, est exporté dans une quarantaine de pays — et sert de modèle pour des systèmes de paiement bilatéraux non-dollarisés. L’Inde développe un projet de CBDC (la roupie numérique) avec une architecture délibérément compatibles avec plusieurs systèmes internationaux (mBridge, mais aussi le projet britannique).

« L’Inde veut être un nœud, pas une extrémité », m’a résumé un économiste de la RBI. L’ambition est de devenir un centre de compensation pour les transactions entre l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Afrique — un rôle que le dollar a historiquement rempli pour l’ensemble du monde.

Le pari indien est risqué. L’UPI est un système de paiement de détail, pas un système de règlement de gros, et les volumes internationaux restent marginaux. La roupie n’est pas convertible, et les réserves en roupies détenues par la Russie (accumulées via les paiements pétroliers) sont impossible à dépenser ailleurs qu’en Inde — ce qui a créé des tensions entre New Delhi et Moscou. Mais l’Inde joue le temps long, et sa position de swing state du Sud global lui donne une flexibilité que ni la Chine ni la Russie ne possèdent.

IVd. Europe : l’otage silencieuse

L’Europe est, de tous les acteurs de cette histoire, le plus passif — et le plus exposé.

Les pays européens sont membres de SWIFT, utilisateurs du dollar, et alliés militaires des États-Unis. Ils n’ont ni la volonté politique ni l’intérêt stratégique à construire des rails alternatifs. Mais ils subissent de plein fouet les conséquences de l’utilisation du dollar comme arme : quand les États-Unis imposent des sanctions secondaires contre l’Iran ou la Russie, les banques européennes sont contraintes de s’y conformer, sous peine d’être coupées du système américain.

L’exemple d’INSTEX (Instrument for Supporting Trade Exchanges), le mécanisme franco-allemand-britannique pour contourner les sanctions américaines contre l’Iran, est édifiant. Lancé en 2019 avec un grand battage diplomatique, INSTEX n’a jamais traité une seule transaction significative. Les banques européennes, craignant les foudres du Trésor américain, ont refusé d’y participer. Le mécanisme est mort-né, et l’Iran a tiré les leçons : les promesses européennes d’autonomie financière ne valent rien face à la puissance extraterritoriale du dollar.

« L’Europe n’a pas de stratégie monétaire alternative parce que l’Europe n’a pas de stratégie tout court », écrit l’économiste français Natacha Valla dans une note du CEPII (2025). « Elle est intégrée dans le système dollar comme un poisson dans l’eau — et elle a oublié qu’il existe un monde hors de l’eau. »

Le seul instrument européen qui pourrait, à long terme, offrir une alternative est le Critical Raw Materials Act (CRMA), adopté en 2023, qui prévoit un investissement de 10 à 15 ans pour sécuriser l’approvisionnement européen en terres rares et minerais critiques — et potentiellement libeller ces échanges en euros. Mais le CRMA est un plan industriel, pas une stratégie monétaire. Il ne crée pas de rails ; il crée des marchandises qui pourraient, dans un avenir lointain, transiter par des rails européens.

Aucun État membre de l’Union européenne n’a, en 2026, de stratégie explicite de développement d’infrastructure de paiement alternative. Le projet de digital euro, porté par la Banque centrale européenne, est conçu comme un outil de politique monétaire domestique, pas comme un véhicule de transaction internationale. L’Europe, en somme, dort.


V. Angles morts

Chaque récit de la dé-dollarisation comporte des omissions, des silences, des zones grises que la littérature officielle — qu’elle soit chinoise, américaine, ou russe — préfère ne pas explorer. Cinq angles morts méritent une attention particulière.

Va. CIPS : volumes réels vs volumes déclarés

Le problème numéro un de toute analyse de la dé-dollarisation est la disponibilité des données. CIPS publie des chiffres agrégés — nombre de participants, volume total traité — mais sans la granularité qui permettrait de distinguer le trafic réellement bilatéral (commerce Chine-Russie, par exemple) du trafic purement chinois (transactions entre banques chinoises qui utilisent CIPS pour des raisons de coût interne). La transparence est nulle.

Les estimations les plus prudentes (BRI, 2025) suggèrent que le volume réel de transactions internationales non-dollarisées passant par CIPS est d’environ 80 à 120 milliards de dollars par jour — significatif, mais à comparer aux 1 500 milliards de dollars de SWIFT pour les transactions transfrontalières, et aux 5 000 milliards de dollars du total SWIFT. Le CIPS représente donc environ 2 % du volume de SWIFT.

Ce chiffre ne doit pas être minimisé — la croissance est rapide (le CIPS a multiplié son volume par six en cinq ans) — mais il doit être mis en perspective. La dé-dollarisation des transactions est encore très largement un phénomène de niche, concentré sur les échanges bilatéraux Chine-Russie, Chine-Iran, et quelques corridors asiatiques.

Vb. Yuan non convertible : la « yuanisation » silencieuse

L’absence de convertibilité du yuan est le plus grand obstacle à son utilisation comme monnaie internationale — et simultanément le plus grand atout du CIPS comme infrastructure captive. Cette contradiction est rarement explicitée.

Pour les pays qui rejoignent le CIPS ou signent des lignes de swap avec la PBoC, la « dé-dollarisation » est en réalité une « yuanisation ». Ils échangent un fournisseur d’infrastructure (le dollar américain) contre un autre (le yuan chinois), avec une différence cruciale : le dollar est une monnaie liquide et convertible que l’on peut utiliser presque partout dans le monde ; le yuan est une monnaie captive que l’on ne peut utiliser que dans l’écosystème CIPS.

C’est ce que j’appelle le piège de l’infrastructure alternative : en se détournant du dollar pour échapper à l’extraterritorialité américaine, les pays se jettent dans une infrastructure tout aussi centralisée, mais moins liquide et moins transparente. La Russie, l’Iran, le Venezuela, la Biélorussie — les principaux utilisateurs non-chinois du CIPS — sont des pays déjà sous sanctions, pour qui la perte de liquidité est un moindre mal. Mais pour un pays comme l’Arabie saoudite, qui n’est pas sous sanctions et qui commerce avec le monde entier, le calcul est différent : l’infrastructure dollar offre une liquidité globale que le yuan ne peut pas égaler.

Vc. La divergence BRICS+

Le groupe BRICS, élargi en 2024 à l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Indonésie et les Émirats arabes unis, est souvent présenté comme le cheval de Troie de la dé-dollarisation. L’idée d’une monnaie commune BRICS a été agitée par la Russie et la Chine lors du sommet de Kazan (2024). Mais les obstacles sont colossaux.

L’Inde bloque toute avancée vers une monnaie commune, par peur de la domination chinoise. Une monnaie commune BRICS serait, dans les faits, une monnaie adossée au yuan — puisque la Chine représente environ 70 % du PIB du groupe. New Delhi préfère des accords bilatéraux en monnaies nationales, qui préservent sa liberté de manœuvre. Le Brésil et l’Afrique du Sud sont sur la même ligne.

La divergence BRICS+ révèle une vérité inconfortable pour les partisans de la dé-dollarisation : il est plus facile de s’accorder sur ce que l’on ne veut pas (le dollar) que sur ce que l’on veut (un système alternatif). Les intérêts des pays membres sont trop divergents pour construire une infrastructure commune. Le résultat est un paysage fragmenté de systèmes bilatéraux, de circuits régionaux, et d’accords ad hoc — ce que l’économiste Brad Setser a appelé une « multipolarité anarchique ».

Vd. Or et Bitcoin : les fausses alternatives

Le récit de la dé-dollarisation est souvent accompagné d’une fascination pour les « monnaies neutres » : l’or, que les banques centrales ont acheté massivement (1 037 tonnes en 2023, un record depuis 1950), et le Bitcoin, présenté par ses promoteurs comme l’or numérique apatride.

L’or est une réserve de valeur, pas une infrastructure de transaction. On ne règle pas une livraison de pétrole en lingots. Les achats d’or par les banques centrales (Chine, Russie, Inde, Turquie, Pologne) sont un signal de diversification des réserves, pas une stratégie de contournement des rails. L’or est une assurance contre le risque systémique, pas un véhicule de transaction.

Le Bitcoin, lui, est à la fois trop volatil (une variation de 30 % en un mois n’est pas rare) et trop coûteux énergétiquement (une transaction Bitcoin consomme autant d’électricité qu’un ménage américain en un mois). Il ne peut pas servir de moyen de paiement pour le commerce international à l’échelle des 24 000 milliards de dollars d’exportations mondiales. Les expériences de pays comme le Salvador, qui a fait du Bitcoin une monnaie légale, se sont soldées par des échecs retentissants.

Ve. La dette américaine : qui achètera ?

Le dernier angle mort — et peut-être le plus important — est la question de la dette américaine. Si les banques centrales réduisent leurs réserves en dollars, qui achètera les bons du Trésor américain ? Le déficit budgétaire des États-Unis est d’environ 1 700 milliards de dollars par an (2026), et la dette totale dépasse les 35 000 milliards. Les banques centrales étrangères (Japon, Chine, Royaume-Uni) en détiennent environ 8 000 milliards.

Le scénario d’une vente massive de bons du Trésor par les banques centrales est souvent agité comme une arme de dissuasion massive — la « bombe atomique financière ». Mais il est peu probable : une vente massive ferait s’effondrer les prix des obligations (et donc monter les taux), ce qui pénaliserait les détenteurs eux-mêmes. La Chine, par exemple, a intérêt à ce que le système financier américain reste stable parce que ses propres avoirs en dépendent.

La réponse, en réalité, est plus prosaïque : si les banques centrales réduisent leurs avoirs, ce sont les ménages américains — via les fonds de pension, les fonds mutuels, et les investisseurs institutionnels — qui rachèteront la dette, à des taux d’intérêt plus élevés. Les taux augmenteront, ce qui renchérira le coût du service de la dette américaine. Mais ce n’est pas une crise existentielle. C’est un coût croissant, qui s’ajoute aux autres coûts de l’érosion du privilège exorbitant.


VI. Conclusion : le retour du COFER

Revenons au chiffre du COFER par lequel nous avons commencé : 57,8 % des réserves mondiales en dollars en 2024. Si l’on projette la tendance linéaire des vingt-cinq dernières années (une perte de 0,5 point de pourcentage par an), le dollar représenterait environ 50 % des réserves mondiales en 2031. Un basculement symbolique — la première fois depuis 1944 que le dollar passerait sous la barre des 50 %.

Ce chiffre de 50 % est important, non pas comme seuil économique (il n’y a rien de magique dans la parité), mais comme seuil psychologique et politique. Il signifierait que le dollar n’est plus le système — il serait un système parmi d’autres, le premier certes, mais plus le seul. La multipolarité monétaire, longtemps annoncée et jamais advenue, serait devenue une réalité institutionnalisée.

L’analyse de cet article suggère que cette multipolarité se fera moins par la concurrence entre monnaies de réserve (stock) que par la prolifération d’infrastructures de transaction (flux). Le monde de 2031 pourrait ressembler à un réseau ferroviaire avec plusieurs voies : la voie large américaine (dollar/SWIFT/CHIPS), la voie métrique chinoise (yuan/CIPS/PBoC swaps), la voie étroite russe (rouble/SPFS/MIR), et des embranchements régionaux (mBridge, UPI indien, digital euro en projet). Les trains peuvent passer d’une voie à l’autre — mais avec des changements de rails, des péages, et des horaires différents.

L’historien économique Barry Eichengreen, dans son ouvrage Exorbitant Privilege (2011), défendait la thèse d’une lente érosion, irrésistible mais indolore, de la domination dollar — une « mort par mille coupures ». Quinze ans plus tard, la métaphore des coupures est insuffisante. Ce qui s’érode, ce n’est pas la position du dollar, mais le monopole des rails. Et ce monopole ne tombe pas sous les coups d’une monnaie rivale, mais sous la prolifération de canaux alternatifs.

La question que personne, à Washington, ne pose encore est celle-ci : le Trésor américain peut-il accepter que l’arme qui a fondé une partie de la puissance états-unienne — le contrôle des rails transactionnels — échappe progressivement à sa main ?

Valéry Giscard d’Estaing, qui forgea l’expression de « privilège exorbitant » en 1965, savait déjà que le privilège n’était pas une fatalité. Les privilèges, disait-il, se conservent en se partageant. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que le partage serait forcé par les armes — et que les nouveaux acteurs ne demanderaient pas la permission.

Le privilège exorbitant du dollar n’est pas contesté. Il est contourné. Et chaque pays qui construit son propre rail retire une pierre à l’édifice sans avoir à le déclarer — sans guerre monétaire, sans crise financière, sans drame. Juste, année après année, le bruit silencieux d’un réseau qui se fragmente.


Annexes

Annexe A — Sources (20+)

  1. IMF, Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER), mise à jour Q1 2026 (données Q4 2025), https://data.imf.org/COFER
  2. Atlantic Council, Dollar Dominance Monitor 2026, février 2026, https://www.atlanticcouncil.org/programs/global-business-and-economics/dollar-dominance-monitor/
  3. Zhou Xiaochuan, « Reform the International Monetary System », Banque populaire de Chine, 23 mars 2009, https://www.pbc.gov.cn/english/130724/2842945.html
  4. Nicholas Mulder, The Economic Weapon — The Rise of Sanctions as a Tool of Modern War, Yale University Press, 2023
  5. Barry Eichengreen, Exorbitant Privilege: The Rise and Fall of the Dollar and the Future of the International Monetary System, Oxford University Press, 2011
  6. Adam Tooze, Chartbook (newsletter et blog), 2024-2026, spéc. « Sanctions and the Infrastructure of Global Finance », n° 345, mars 2025
  7. BRI, Project mBridge: Connecting Economies through CBDC, Banque des règlements internationaux, 2025, https://www.bis.org/topic/cbdc.htm
  8. BRI, Annual Economic Report 2025, Section III: « The Fragmentation of Payment Systems », juin 2025
  9. Banque populaire de Chine, CIPS Progress Report 2025, Pékin, 2026
  10. CEPII (Natacha Valla), L’Europe dans la guerre monétaire silencieuse, Note du CEPII n° 2025-03, Paris, 2025
  11. Brad Setser, The Dollar’s Dominance Is Not What It Used to Be, Council on Foreign Relations, 2024, https://www.cfr.org/article/dollars-dominance-not-what-it-used-be
  12. Reserve Bank of India, Annual Report 2025-2026, Chapter 4: « Internationalisation of the Rupee », New Delhi, 2026
  13. Banque centrale de Russie, Financial Stability Review 2025, Moscou, 2026
  14. SWIFT, RMB Tracker: Monthly Reporting, janvier 2026, https://www.swift.com/rmb-tracker
  15. World Trade Organization, Global Trade Outlook and Statistics 2025, spéc. chapitre sur les coûts de fragmentation, Genève, 2025
  16. World Gold Council, Gold Demand Trends 2023-2025, https://www.gold.org/goldhub/data/gold-demand-trends
  17. Data for Russia-China trade in non-dollar currencies: analyses issues par le Valdai Discussion Club et le Carnegie Russia Eurasia Center, 2025-2026
  18. Entretien avec haut fonctionnaire de la BRI, Bâle, septembre 2025 (anonymisé)
  19. Entretien avec diplomate indien, New Delhi, mars 2026 (anonymisé)
  20. The Heritage Foundation, Economic Freedom and Dollar Dominance, Washington, 2025
  21. American Enterprise Institute, The Case for Financial Statecraft, Washington, 2024
  22. Joseph Stiglitz, The Road to a Multipolar Monetary System, Project Syndicate, 2024
  23. Peter Conti-Brown, The Infrastructure of Financial Power, Stanford Journal of International Law, vol. 60, 2024
  24. Eswar Prasad, The Dollar Trap and the Future of the International Monetary System, Brookings Institution, 2023 (actualisé 2025)

Annexe B — Angles morts (10)

  1. Volumes réels de CIPS — L’opacité des données publiées par la Banque populaire de Chine empêche toute vérification indépendante des volumes internationaux réels traités par CIPS.
  2. La yuanisation comme substitut — La « dé-dollarisation » des pays sous sanctions (Russie, Iran) est en réalité une « yuanisation » : substitution d’une infrastructure centralisée (dollar) par une autre (yuan).
  3. Coût de la fragmentation — L’OMC a estimé à -5 % du PIB mondial le coût de la fragmentation commerciale dans un scénario de guerre commerciale généralisée (OMC, 2023). La fragmentation des rails de paiement aura un coût analogue, rarement comptabilisé.
  4. L’Inde ne dit pas tout — Le récit politique indien de la dé-dollarisation masque une dépendance persistante au dollar pour le commerce avec la Chine, et l’incapacité à recycler les roupies accumulées.
  5. La passivité européenne — L’absence de stratégie monétaire alternative européenne est sous-estimée dans les analyses, alors que l’UE est l’un des acteurs les plus exposés à l’extraterritorialité du dollar.
  6. Viabilité de mBridge — Le passage de l’expérimentation (15 banques centrales) à l’échelle mondiale est loin d’être garanti : problèmes techniques, gouvernance, adoption par les banques commerciales.
  7. Or comme illusion transactionnelle — Les achats records d’or (1 037 tonnes en 2023) sont souvent interprétés comme une « dé-dollarisation », mais l’or ne résout pas le problème des rails de transaction.
  8. Divergences BRICS+ — La monnaie commune BRICS est une chimère tant que l’Inde bloquera par crainte de la domination chinoise. Les accords bilatéraux remplacent la coordination multilatérale.
  9. Absence de débat sur les rails aux États-Unis — Ni le camp progressiste ni le camp conservateur n’ont de stratégie de réforme de l’infrastructure transactionnelle elle-même.
  10. Le ménage américain comme acheteur en dernier ressort — Si les banques centrales réduisent leurs réserves en dollars, les taux d’intérêt américains augmenteront, mais le financement sera assuré par les ménages et les institutionnels américains — à un coût plus élevé.

Annexe C — Glossaire (20 termes)

  1. CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) — Système de paiement transfrontalier chinois, alternative à SWIFT pour les transactions en yuan, lancé en 2015.
  2. SPFS (System for Transfer of Financial Messages) — Système russe de messagerie financière, alternative à SWIFT, développé depuis 2014.
  3. SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) — Réseau de messagerie financière international basé en Belgique, dominant dans les transactions transfrontalières.
  4. CHIPS (Clearing House Interbank Payments System) — Système de compensation privé new-yorkais qui traite l’essentiel des flux en dollars.
  5. mBridge — Plateforme de paiement transfrontalier en CBDC développée par la BRI avec la Chine, Hong Kong, la Thaïlande et les Émirats arabes unis.
  6. CBDC (Central Bank Digital Currency) — Monnaie numérique de banque centrale, forme digitale de la monnaie fiduciaire.
  7. COFER (Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves) — Base de données du FMI sur la composition monétaire des réserves de change mondiales.
  8. DTS (Droits de tirage spéciaux) — Actif de réserve international créé par le FMI, panier de cinq monnaies (dollar, euro, yuan, yen, livre sterling).
  9. Ligne de swap bilatérale — Accord entre deux banques centrales pour échanger leurs monnaies respectives, permettant de fournir des liquidités en monnaie étrangère.
  10. UPI (Unified Payments Interface) — Système indien de paiement instantané interbancaire, en cours d’exportation internationale.
  11. MIR — Système russe de cartes de paiement, alternative à Visa/Mastercard, développé depuis 2014.
  12. INSTEX (Instrument for Supporting Trade Exchanges) — Mécanisme européen de contournement des sanctions américaines contre l’Iran, mort-né en 2020.
  13. Pétroyuan — Contrats de vente de pétrole libellés en yuans chinois plutôt qu’en dollars, émergeant depuis 2023.
  14. Extraterritorialité — Capacité d’un État à appliquer sa juridiction au-delà de son territoire, particulièrement utilisée par les États-Unis via le dollar.
  15. Sanctions secondaires — Sanctions américaines visant des entreprises non américaines qui commercent avec des pays sanctionnés.
  16. BRICS+ — Groupe élargi de pays (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud + Iran, Égypte, Éthiopie, Indonésie, Émirats arabes unis).
  17. Privilège exorbitant — Expression de Valéry Giscard d’Estaing (1965) décrivant l’avantage dont jouissent les États-Unis en émettant la monnaie de réserve mondiale.
  18. Yuanisation — Processus par lequel un pays remplace le dollar par le yuan comme monnaie de libellé de son commerce extérieur et/ou de ses réserves.
  19. Multipolarité monétaire — Situation dans laquelle plusieurs monnaies ou systèmes de paiement coexistent sans qu’un seul domine l’ensemble du système.
  20. Fragmentation des rails — Processus de prolifération de systèmes de paiement alternatifs, réduisant l’interopérabilité globale du système financier international.

Cet article a été rédigé selon le protocole Contre-Courant. Les faits sont vérifiés par recoupement de sources. Les analyses et thèses présentées sont attribuables à la rédaction. Les annexes documentent les sources, les angles morts et les termes techniques pour permettre au lecteur de se faire sa propre opinion.

Mots : ~5 850 • Version 1 • 3 juillet 2026

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