Le sillon creux — Pourquoi le Green Deal agricole est un vernis sur une machine à produire du volume
Février 2024 : la Commission retire le règlement SUR sur les pesticides. Février 2025 : Farm to Fork est rebaptisée « Vision pour l'agriculture ». Mars 2024 : la jachère obligatoire est supprimée. Le Green Deal agricole n'est pas une transition — c'est un vernis vert sur une machine à produire du volume, financée par 386,6 milliards d'euros de la PAC, qui récompense la concentration et l'exportation.
Un dialogue avec un expert pour comprendre pourquoi le Green Deal agricole européen est un vernis vert sur une machine à subventionner le volume.
En résumé : Février 2024 : la Commission retire le règlement SUR sur les pesticides. Février 2025 : Farm to Fork est rebaptisée « Vision pour l'agriculture ». Mars 2024 : la jachère obligatoire est supprimée. La PAC distribue 386,6 milliards d'euros au volume agricole, le Green Deal demande de réduire les pesticides — deux politiques structurellement incompatibles. Quand elles entrent en conflit, c'est le Green Deal qui recule. Le vernis vert a craqué au premier coup de tracteur.
I. Février 2024 : le jour où le Green Deal a reculé
Le 6 février 2024, Ursula von der Leyen annonçait le retrait du règlement SUR — Sustainable Use Regulation — le texte phare de la stratégie Farm to Fork qui devait réduire de 50 % l’usage des pesticides dans l’Union européenne d’ici 2030. La présidente de la Commission justifiait sa décision par « les préoccupations légitimes du monde agricole » et promettait un « dialogue stratégique » avec les parties prenantes. Le mot « pesticides » n’apparaissait pas dans le communiqué de presse.
Le retrait du SUR n’était que le premier acte. Un an plus tard, en février 2025, la Commission européenne allait plus loin : la stratégie Farm to Fork — le pilier agricole du Green Deal — était discrètement rebaptisée « Vision pour l’agriculture et l’alimentation ». Le mot « Green » disparaissait. Le mot « Deal » aussi. La nouvelle « Vision » ne fixait aucun objectif contraignant de réduction des pesticides, aucun calendrier pour le bio, aucune cible d’émissions. Le communiqué de presse parlait de « compétitivité », de « simplification » et de « revenu des agriculteurs » — les trois mots que la PAC utilise depuis 1962.
Ce que le retrait du SUR a révélé n’est pas l’échec du Green Deal. C’est la contradiction qui le fonde. La Politique agricole commune — 386,6 milliards d’euros sur la période 2021-2027, soit 31 % du budget de l’Union — subventionne la production agricole au volume : plus une exploitation produit, plus elle reçoit. La stratégie Farm to Fork demandait aux mêmes exploitations de produire moins, ou différemment, sans que les subventions ne changent de logique. En mars 2024, un mois après le retrait du SUR, la Commission allégeait les BCAE — les bonnes conditions agricoles et environnementales qui conditionnaient les aides — en supprimant l’obligation de jachère. Les éco-régimes, censés récompenser les pratiques vertueuses, devenaient volontaires. On ne peut pas dire aux agriculteurs « produisez moins de pesticides » avec une main qui retire le règlement SUR, et « produisez plus de volume » avec l’autre main qui distribue les aides PAC au kilo — tout en supprimant les rares conditions environnementales qui restaient.
Le Green Deal agricole n’est pas un programme de transition. C’est un vernis vert sur une machine à produire du volume, construit par une politique agricole qui, depuis 1962, récompense la concentration, l’intensification et l’exportation. Et ce vernis, en février 2024, a craqué au premier coup de tracteur.
II. La faillite de la catégorie — pourquoi la PAC ne peut pas verdir l’agriculture
L’erreur de catégorie du Green Deal agricole est simple à énoncer, difficile à accepter. La Commission européenne traite le problème agricole comme un problème de transition — un passage progressif d’un modèle productiviste à un modèle écologique, que les subventions, les normes et les incitations doivent accompagner. Mais le modèle productiviste n’est pas une étape dont on sort. Il est la structure même de la PAC, inscrite dans son ADN depuis le traité de Rome.
La PAC a été créée en 1962 avec un objectif explicite : garantir la sécurité alimentaire de l’Europe après les pénuries de l’après-guerre. Son mécanisme central était le prix garanti — l’Europe achetait la production agricole à un prix fixe, quel que soit le marché. En 1970, la PAC absorbait 87 % du budget communautaire. En 1984, les stocks de beurre atteignaient 1,2 million de tonnes, et les stocks de poudre de lait 900 000 tonnes — les fameux « montagnes de beurre » et « lacs de lait » que la presse moquait et que les contribuables finançaient.
Les réformes successives — 1992 (Mac Sharry), 2003 (Fischler), 2013, 2021 — ont toutes prétendu « verdir » la PAC. Elles ont remplacé les prix garantis par des aides directes au revenu, puis par des aides « découplées » de la production, puis par des « éco-régimes » conditionnés à des pratiques environnementales. Mais le résultat structurel est resté le même : la PAC continue de distribuer l’argent proportionnellement à la surface. En 2024, 20 % des exploitations agricoles captaient 80 % des aides. La France, premier bénéficiaire, recevait 9 milliards d’euros par an — soit 70 % du revenu agricole national. La PAC ne subventionne pas l’agriculture. Elle subventionne la grande agriculture.
Le « verdissement » introduit par la réforme de 2013 illustre la nature cosmétique du processus. La Cour des comptes européenne a évalué que les mesures de verdissement — diversification des cultures, maintien des prairies permanentes, surfaces d’intérêt écologique — n’avaient eu aucun impact mesurable sur les pratiques agricoles. Les agriculteurs ont adapté leurs déclarations, pas leurs méthodes. La France a été spécifiquement épinglée pour avoir conçu un éco-régime « peu ambitieux » en 2023, qui permettait à 95 % des exploitations d’être éligibles sans changer leurs pratiques.
L’erreur de catégorie n’est pas que la PAC est mal conçue. Elle est que la PAC est parfaitement conçue pour ce qu’elle doit faire — distribuer des subventions au volume agricole — et que le Green Deal lui demande de faire le contraire. On ne verdit pas un système dont la logique de financement est structurellement anti-verte.
III. Le cas français — schizophrénie subventionnée
La France est le cas d’école parfait de cette schizophrénie, parce qu’elle en est à la fois le principal bénéficiaire et le principal symptôme.
La France est le premier bénéficiaire de la PAC — 9 milliards d’euros par an. La France est aussi le premier consommateur de pesticides de l’Union européenne — 69 830 tonnes en 2024, soit 22 % du total européen. La France est le premier exportateur agricole européen. Et la France est le pays où le plan Écophyto, lancé en 2008 avec l’objectif de réduire de 50 % l’usage des pesticides, a échoué de la manière la plus spectaculaire.
En quinze ans, l’usage des pesticides en France n’a pas baissé de 1 %. Le plan Écophyto I (2008-2018) visait −50 % : il a produit +25 %. Le plan Écophyto II (2018-2025) visait −50 % : il a produit une stagnation. En 2023, le gouvernement a changé l’indicateur de mesure — remplaçant le Nodu (Nombre de doses unités) par le HRI-1 (Harmonized Risk Indicator) — ce qui a permis de transformer mécaniquement un échec de 0 % en une « baisse » de 45 %. « Une mascarade », a déclaré Générations futures. « Un tour de passe-passe statistique », a renchéri la Cour des comptes.
La France est aussi le pays où le bio, après vingt ans de croissance, est entré en récession. En 2024, 386 fermes biologiques ont disparu. La surface agricole utile en bio plafonne à 10,2 %, loin de l’objectif européen de 25 % pour 2030. La raison est simple : la PAC subventionne l’hectare, pas la qualité de l’hectare. Un champ de blé intensif à 80 quintaux reçoit la même aide qu’un champ de blé bio à 40 quintaux — mais le premier produit deux fois plus de revenu de marché. L’aide PAC ne compense pas l’écart ; elle le creuse.
Le résultat est une agriculture française qui est, simultanément, la plus subventionnée d’Europe et l’une des plus intensives. Qui reçoit 9 milliards d’euros de Bruxelles et manifeste contre Bruxelles. Qui vend des pesticides à l’Afrique tout en interdisant les mêmes molécules sur son sol. Qui brandit le Green Deal comme un étendard tout en vidant ses plans de réduction des pesticides de leur substance. Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est le fonctionnement normal d’un système qui dit « verdissez » et qui paie « produisez ».
IV. L’impasse — trois chocs externes qui révèlent la structure
IVa. Ukraine : le miroir qui dérange
Le 24 février 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a déclenché une crise alimentaire mondiale — et un choc agricole européen. Pour soutenir l’économie ukrainienne, l’UE a suspendu tous les droits de douane sur les produits agricoles ukrainiens en juin 2022, puis a prolongé la mesure en janvier 2024 avec un « frein d’urgence » activable en cas de perturbation des marchés.
L’Ukraine possède 42 millions d’hectares de terres agricoles — l’équivalent de la surface agricole de la France et de l’Allemagne réunies. Ses coûts de production sont structurellement inférieurs à ceux de l’UE : main-d’œuvre moins chère, normes moins contraignantes, rotations plus intensives. En 2025, l’UE absorbait 65 % du commerce ukrainien, pour un total de 21,7 milliards d’euros d’importations. Les corridors de solidarité, ouverts pour évacuer les céréales ukrainiennes vers les ports de la mer Noire, ont saturé les marchés d’Europe centrale. En février 2024, les agriculteurs polonais bloquaient 260 routes et 22 000 camions à la frontière. Le frein d’urgence a été activé pour l’avoine, les œufs, le sucre, le gruau et le miel — mais pas pour le blé ni le maïs, qui restent les principaux produits d’exportation.
La situation ukrainienne agit comme un révélateur. L’Ukraine pratique une agriculture intensive, à bas coûts, tournée vers l’exportation — exactement le modèle que la PAC a construit en Europe pendant soixante ans. La différence est que l’Ukraine le fait sans subventions, ou avec des subventions de guerre, et que ses coûts sont plus bas. Les agriculteurs européens, qui ont accepté — ou subi — le modèle productiviste de la PAC, découvrent qu’ils ne sont pas compétitifs face à un producteur qui applique le même modèle avec des coûts inférieurs. Et leur réponse n’est pas de demander une réforme de la PAC. Elle est de demander des barrières.
L’Union européenne a répondu à cette contradiction en prolongeant les mesures de soutien — tout en remplaçant les ATMs (mesures commerciales autonomes) par un DCFTA renforcé le 29 octobre 2025, qui maintient l’ouverture du marché tout en promettant des « clauses de sauvegarde ». Le résultat est un compromis instable : l’Ukraine continue d’exporter, les agriculteurs européens continuent de protester, et la PAC continue de subventionner un modèle que la concurrence ukrainienne rend de moins en moins rentable.
IVb. Mercosur : l’accord qui divise l’Europe contre elle-même
Le 17 janvier 2026, après vingt-cinq ans de négociations, l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) signalent l’accord de libre-échange le plus vaste jamais conclu par le bloc — 780 millions de consommateurs, un quart du PIB mondial. L’accord prévoit la suppression progressive des droits de douane sur 92 % des produits échangés, dont les produits agricoles : viande bovine, volaille, sucre, éthanol, soja.
La réaction a été immédiate et violente. La France, l’Italie, l’Irlande, la Pologne et l’Autriche se sont opposées à la signature, invoquant la « concurrence déloyale » des produits sud-américains — produits avec des normes sanitaires, environnementales et sociales que ces pays jugent inférieures aux standards européens. La FNSEA a accusé Emmanuel Macron de « trahison ». Le Parlement européen a saisi la Cour de justice de l’Union européenne le 20 janvier 2026. Le 1er mai 2026, l’accord est entré en application provisoire — la partie commerciale ne nécessitant pas la ratification de tous les États membres.
Et le 13 mai 2026, l’Union européenne a annoncé l’interdiction de la viande bovine brésilienne à partir de septembre 2026, en raison de « non-conformités sanitaires répétées ».
Cette séquence — signer un accord de libre-échange le 17 janvier, le faire entrer en application le 1er mai, et interdire le principal produit d’exportation du partenaire le 13 mai — n’est pas une incohérence diplomatique. Elle est la démonstration parfaite du double standard européen. L’UE signe des accords de libre-échange pour ses exportations industrielles et ses services, mais protège son agriculture dès que la concurrence devient réelle. Les normes sanitaires et environnementales, présentées comme des garanties pour le consommateur, fonctionnent comme des barrières non-tarifaires pour les producteurs du Sud.
Le Mercosur est un miroir pour la PAC. Il montre que le modèle agricole européen, que l’UE prétend vouloir « verdir », est en réalité un modèle qu’elle défend par tous les moyens — y compris les plus contradictoires — contre toute concurrence extérieure. Le Green Deal est un discours pour le marché intérieur. Le protectionnisme est une pratique pour le marché extérieur.
IVc. Le Sud global : le double standard comme politique
L’Union européenne est le premier importateur mondial de produits agricoles — et le premier exportateur de normes. Ces deux positions sont liées : les normes que l’UE impose à ses importations sont, en pratique, des barrières non-tarifaires qui protègent son agriculture tout en projetant son modèle réglementaire sur le reste du monde.
Le mécanisme est bien documenté. La CNUCED a estimé que le coût des mesures non-tarifaires (MNT) — normes sanitaires, phytosanitaires, environnementales — est deux fois supérieur à celui des droits de douane. Le règlement européen contre la déforestation (EUDR), entré en vigueur en juin 2023, interdit l’importation de produits issus de terres déboisées après 2020 — une mesure que les petits producteurs de cacao en Côte d’Ivoire ou de café en Éthiopie n’ont pas les moyens de respecter. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) taxe les importations d’acier, d’aluminium et d’engrais — des produits que les pays du Sud exportent et que l’UE ne veut pas taxer autrement. Le coût de conformité aux normes sanitaires et phytosanitaires (SPS) est estimé entre 15 000 et 50 000 euros par PME exportatrice — un montant prohibitif pour les petits producteurs.
Le double standard le plus flagrant est celui des pesticides. L’Union européenne interdit sur son sol des molécules — néonicotinoïdes, glyphosate (sous restriction), chlorpyrifos — dont elle continue d’autoriser la fabrication et l’exportation. En 2022, l’ONG Générations futures a documenté que la France, premier vendeur de pesticides de l’UE, exportait massivement des substances interdites sur son territoire vers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. L’Europe ne dit pas « nous ne voulons pas de pesticides ». Elle dit « nous ne voulons pas de pesticides chez nous, mais nous les vendons chez vous ».
L’Inde et le Brésil ont contesté devant l’OMC les limites maximales de résidus (LMR) de pesticides imposées par l’UE — des seuils si bas qu’ils excluent de facto les produits traités avec les molécules disponibles dans ces pays. L’OMC a reconnu le bien-fondé de certaines contestations, mais le mécanisme de règlement des différends est paralysé depuis 2019. Les normes européennes s’appliquent sans que personne ne puisse les contester juridiquement.
V. Les angles morts — ce que le Green Deal ne peut pas regarder
Va. La concentration des terres : 3 millions de fermes disparues
La PAC a été créée pour soutenir les agriculteurs. En soixante ans, elle a soutenu la disparition de 3 millions d’exploitations agricoles en Europe. Le mécanisme est simple : les aides étant proportionnelles à la surface, elles favorisent l’agrandissement. Chaque fois qu’une petite ferme disparaît, la grande qui l’absorbe touche davantage d’aides. La PAC n’a pas arrêté l’exode rural. Elle l’a subventionné.
En France, 3,1 millions d’hectares de terres agricoles ont disparu en cinquante ans — l’équivalent de la région Bretagne. Les terres ne sont pas perdues pour l’agriculture française ; elles sont perdues pour l’agriculture tout court, absorbées par l’urbanisation, les infrastructures et l’artificialisation des sols. Le Green Deal prétend protéger la biodiversité et les sols, mais il ne dit rien sur la disparition des terres agricoles elles-mêmes.
Vb. L’azote, le méthane et les vaches qui valent plus que les forêts
La PAC consacre 80 % de ses aides à l’élevage, directement ou indirectement — le secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre de l’agriculture européenne. L’élevage bovin représente à lui seul 40 % des émissions de méthane de l’UE. Les prairies permanentes, que la PAC protège au titre du « verdissement », sont en réalité des pâturages pour le bétail — leur maintien est une politique de soutien à l’élevage déguisée en politique environnementale.
La France a été condamnée par la Cour de justice de l’Union européenne en 2023 pour non-respect des plafonds d’émission de nitrates. Les algues vertes en Bretagne, directement liées à la concentration porcine et aux épandages d’azote, coûtent plusieurs dizaines de millions d’euros par an aux collectivités locales. La PAC subventionne l’élevage ; l’élevage produit des nitrates ; les nitrates produisent des algues vertes ; les collectivités paient le nettoyage. La boucle est parfaite — et parfaitement absurde.
Vc. « Nourrir le monde » : le mythe fondateur
Le discours de la FNSEA, de la Commission et de nombreux responsables politiques repose sur un postulat jamais interrogé : l’agriculture européenne « nourrit le monde ». Ce postulat est faux. L’Union européenne est le premier importateur mondial de produits agricoles. Elle importe plus de calories qu’elle n’en exporte. Ses exportations sont principalement des produits transformés à haute valeur ajoutée — vins, spiritueux, fromages — et non des denrées de base. Les céréales que l’Ukraine exporte vers l’Afrique nourrissent davantage de personnes que les exportations agricoles européennes.
Le discours « nourrir le monde » est un argument de légitimation pour un modèle productiviste qui ne nourrit pas le monde — il nourrit les marchés à haute valeur ajoutée, pendant que les pays du Sud dépendent de leurs propres agricultures ou d’importations moins chères venues d’Ukraine, de Russie ou du Brésil.
VI. Conclusion — Le sillon est creux
Le 6 février 2024, le retrait du règlement SUR a été présenté comme une « pause » dans la transition écologique de l’agriculture européenne. En février 2025, Farm to Fork était rebaptisée « Vision pour l’agriculture ». En mars 2024, les BCAE étaient allégées et la jachère supprimée. Ce n’était pas une pause. C’était un démontage méthodique du peu de verdissement que la PAC avait consenti.
La PAC distribue 386,6 milliards d’euros sur sept ans en récompensant la surface et le volume. Le Green Deal demande aux mêmes bénéficiaires de réduire les pesticides, les émissions et l’intensification. Ces deux politiques sont incompatibles — et quand elles entrent en conflit, c’est le Green Deal qui recule. Le SUR a été retiré. L’objectif bio de 25 % est abandonné sans le dire. Écophyto a été vidé de sa substance statistique. La PAC, elle, n’a pas bougé d’un euro.
Le Green Deal agricole n’est pas un programme de transition. C’est un vernis sémantique — « éco-régimes », « verdissement », « Farm to Fork » — appliqué sur une machine qui produit du volume, de la concentration et de l’exportation depuis 1962. Et ce vernis, au premier test de résistance — les tracteurs dans Paris, le blé ukrainien, le bœuf brésilien — s’est révélé exactement ce qu’il est : une couche de peinture verte sur un moteur qui tourne au diesel.
La question n’est pas de savoir si le Green Deal peut verdir la PAC. La question est de savoir si la Commission peut accepter que la PAC, par construction, ne peut pas être verdie — et que le choix réel n’est pas entre « transition » et « productivisme », mais entre le maintien d’un système qui détruit les sols, concentre les terres et exporte ses contradictions, et l’invention d’un modèle agricole qui n’a jamais existé à l’échelle européenne.
Annexes
A. Sources et références
- Commission européenne — Retrait du règlement SUR, communiqué de presse, 6 février 2024.
- Touteleurope.eu — « La PAC en chiffres », 2026.
- La Relève et La Peste / franceinfo — « 20 % des agriculteurs captent 80 % des aides PAC », 2024.
- Cour des comptes européenne — Rapport spécial 20/2024 : « La PAC et le climat », septembre 2024.
- Cour des comptes européenne — « Plans stratégiques PAC : plus verts mais insuffisants », 2024.
- EURACTIV — « UE-Mercosur : bras de fer sur les quotas agricoles », juillet 2026.
- EURACTIV — « Règlement anti-déforestation : Ferrero, Mars et Nestlé contre le report », juin 2026.
- EURACTIV — « Brésil : risque d’interdiction d’exportation de viande », mai 2026.
- Commission européenne — Allègement des BCAE et suppression de la jachère obligatoire, mars 2024.
- Commission européenne — « Vision pour l’agriculture et l’alimentation » (remplace Farm to Fork), février 2025.
- Actu-Environnement — « Verdissement de la PAC : la France épinglée », octobre 2024.
- Reporterre — « Écophyto : 0 % de baisse réelle en 15 ans, l’indicateur maquillé », mai 2025.
- Générations futures / PAN Europe — « Pesticides interdits dans l’UE, exportés vers le Sud », 2022.
- Banque des Territoires / Agence Bio — « Le bio français en baisse », février 2026.
- Eurostat — Ventes de pesticides dans l’UE, 2024.
- CNUCED — « Coût des mesures non-tarifaires », 2019.
- Règlement UE 2023/1115 — Déforestation (EUDR).
- Règlement UE 2023/956 — Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM).
- OMC — Comité SPS, contestations Inde et Brésil sur LMR pesticides, 2021-2023.
- FAO — « Impact des normes privées sur les exportateurs du Sud », 2023.
- Commission européenne — RASFF, rapport annuel 2022.
- Banque Mondiale / ICE — Coût des normes de bien-être animal, 2023-2027.
- DG Trade — Échanges UE-Ukraine, 2025.
- AP News — « 260 routes bloquées par les agriculteurs polonais », février 2024.
- Commission européenne — Suspension des droits de douane pour l’Ukraine, janvier 2024.
- Accord UE-Mercosur — Signature, 17 janvier 2026.
- Commission européenne — Interdiction de la viande bovine brésilienne, 13 mai 2026.
- Fondation Jean-Jaurès — « Mercosur : les raisons de la colère agricole », 2025.
- Wikipédia — Politique agricole commune, Agriculture en France, Black Sea Grain Initiative.
- Cour des comptes — « Les aides à l’agriculture : une évaluation », 2024.
B. Grille des angles morts
| N° | Angle mort | Implication |
|---|---|---|
| 1 | PAC subventionne la concentration | 20 % des bénéficiaires = 80 % des aides ; le système est anti-petites fermes |
| 2 | Écophyto : 0 % de baisse réelle | L’indicateur a été changé pour masquer l’échec |
| 3 | Bio en déclin | −386 fermes en 2024 ; la PAC ne soutient pas la conversion |
| 4 | Double standard pesticides | L’UE interdit des molécules mais les fabrique et les exporte |
| 5 | Normes UE = barrières non-tarifaires | Coût 2× supérieur aux droits de douane pour le Sud |
| 6 | Mercosur : signer et interdire | L’accord signé le 17 janvier, la viande brésilienne interdite le 13 mai |
| 7 | Ukraine : miroir du modèle PAC | L’Ukraine applique le modèle productiviste sans subventions et bat l’UE sur les prix |
| 8 | « Nourrir le monde » est un mythe | L’UE importe plus de calories qu’elle n’en exporte |
| 9 | 80 % des aides à l’élevage | Le secteur le plus émetteur est le plus subventionné |
| 10 | 3,1 Mha de terres disparues en 50 ans | La PAC n’a pas protégé le foncier agricole |
C. Glossaire
ATMs : Mesures commerciales autonomes, suspension temporaire des droits de douane UE pour l’Ukraine (2022-2025), remplacées par un DCFTA renforcé.
CBAM : Carbon Border Adjustment Mechanism, taxe carbone aux frontières de l’UE sur les importations d’acier, aluminium, engrais, ciment, électricité.
DCFTA : Deep and Comprehensive Free Trade Area, accord de libre-échange approfondi entre l’UE et l’Ukraine.
Éco-régime : Dispositif de la PAC 2023-2027 conditionnant une partie des aides à des pratiques environnementales (jachères, haies, rotation des cultures).
Écophyto : Plan français de réduction des pesticides lancé en 2008. Objectif initial : −50 % en 10 ans. Résultat : 0 % de baisse en 15 ans.
EUDR : EU Deforestation Regulation, règlement européen interdisant l’importation de produits issus de terres déboisées après 2020.
Farm to Fork : Stratégie « De la ferme à la table » de la Commission européenne, pilier agricole du Green Deal.
FNSEA : Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, principal syndicat agricole français.
LMR : Limites maximales de résidus, seuils réglementaires de pesticides autorisés sur les produits alimentaires.
Mercosur : Marché commun du Sud (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay). Accord de libre-échange avec l’UE signé le 17 janvier 2026.
PAC : Politique agricole commune, créée en 1962, budget 387 G€ sur 2021-2027.
SUR : Sustainable Use Regulation, règlement européen sur la réduction des pesticides, retiré par la Commission le 6 février 2024.